I) LA SITUATION LINGUISTIQUE DU PARAGUAY
IA) DIGLOSE OU BILINGUISME?
A l'échelle du continent américain, le Paraguay
est le pays où la langue autochtone, le guaraní, est sans
nul doute la plus vivace: 95% de la population en 1995, soit 4.648.000 locuteurs
parlaient cette langue, sans compter 50.000 locuteurs d'autres dialectes
du tupi guaraní, tels que le chiriguano: 2.000, le chiripá:
7.000 et le mbyá: 7.000, ou du domaine mataco, tel que le chulupí:
18000 [1]
Ce chiffre se maintient depuis un demi-siècle:
93,4% en 1950 et 93,5% en 1962 (Corvalán, 1982), quant au taux de
bilingues guaraní / espagnol, il était de 53,3% en 1950, 48,4%
en 1962, et l'on peut supposer qu'il avoisine aujourd'hui les 45%, puisque
50% de la population est encore monolingue en guaraní. [2]
On a donc affaire à un pays
partagé en deux, où seulement 2,2% de la population est monolingue
en espagnol: 110.000 locuteurs [3], cependant celui-ci
reste dominant dans le système éducatif et dans le monde des
médias, même si la part consacrée à la langue
indigène est en croissance constante dans ces deux secteurs, (Granda,
1980). D'où l'emploi du concept de diglose par certains auteurs (Meliá,
1973), pour dire la subordination de la langue indigène à
celle du Conquérant, qu'il nuancera plus tard en déclarant
qu'il ne s'agit ni de bilinguisme ni de diglose (Meliá, 1982).
La position la plus avancée en la matière
nous semble être celle de Germán de Granda (1982, p703), qui
caractérise la situation bipolaire du Paraguay de la façon
suivante:
"…situación dinámica bipolar en la que,
en función de variables sociolingüísticas dan lugar,
en cada circunstancia, a que, dependiendo de la presencia, ausencia o proporcionalidad
relativa de valores conexos con las categorías de poder (comportamientos
pragmáticos, convencionales, oficiales o fuertemente culturizados)
y de solidaridad (comportamientos afectivos, personalizados, informales
y socialmente cohesivos), alternen,como variantes lingüísticas
H (high) y L (low), el español y el guaraní de manera muy fluida
y altamente oscilante lo que, a mi parecer, no permite, sin generalización
indebida, aplicar a una modalidad de bilingüismo como la aquí
esbozada la etiqueta de diglósica…"
Le guaraní serait donc la langue de la solidarité
alors que l'espagnol serait celle du pouvoir, Bartomeu Meliá (1982,
p110) va plus loin encore dans cette distinction:
" El guaraní es naturaleza, verbo puro, poesía
fósil. El español es historia, código y látigo.
El guaraní es la edad de oro del hombre, el paraíso perdido.
El español, hierro y bronce, "valle de lágrimas"."
Nous n'entrerons pas ici dans des considérations qui dépassent
de loin notre propos, il nous semble cependant que la distinction entre
diglose et bilinguisme faite par Giorgio Raimondo Cardona (1991, p84), est
tout à fait claire:
" la diglosia pertenece a la comunidad, el bilingüismo
al individuo…"
La situation linguistique de la communauté paraguayenne
serait donc diglosique, alors que les individus qui la composent sont bilingues
pour la moitié d'entre eux.
IB) LE BILINGUISME D'AUGUSTO ROA BASTOS
L'auteur passa les premières années de
son enfance (1918-1925), à Iturbe, dans le département de Guairá,
au sud de Villarrica, à environ 200 km à l'est d' Asunción,
l'un des bastions de la langue guaraní. En effet, lors du recensement
de 1962, 66,1% des personnes interrogées déclarèrent
être monolingues dans la langue indigène, seul le département
de San Pedro, au sud de Concepción, en recensait plus: 68,1%( Meliá,
1982).
Issu d'une famille d'origine aisée, la situation
sociale de son père, ex- séminariste, changea brutalement
avec le déménagement à Iturbe, de fait, celui-ci accepta
un modeste emploi administratif dans une raffinerie de sucre, où il
était sous payé. Il s'agit là d'une première
fracture pour l'auteur, d'ordre social, la seconde fut d'ordre linguistique,
ses petits compagnons à l'école étaient soit bilingues,
environ un tiers, soit monolingues guaraní, il dut donc se confronter
à cette langue, inconnue pour lui au départ, que son père
lui interdit de plus de parler.
L'auteur nous déclara ,lors d'une entrevue à
son domicile, le 6 septembre 2000, qu'il s'agit pour lui de la cueillette
du " fruit défendu", qui passa par une véritable transgression
des règles sévères de l'ex séminariste, dont
on peut avoir un aperçu dans Contravida, une révolte face à
une éducation paternelle déplacée dans le contexte
rural et bilingue de Guairá (Paco Tovar, 1990):
"yo me encontré, en lugar
del castellano y del guaraní, con el latín y el griego, que
no me servían para nada a mí.
L'apprentissage de la langue indigène
se fit donc en cachette, à l'insu du père et sans doute de
façon superficielle par rapport à ses compagnons de classe.
On peut donc supposer que dans le cas de Roa Bastos, le bilinguisme est de
type "subordonné" (Weinreich, 1956), puisque non pratiqué dans
le milieu familial où l'espagnol régnait en maître. Ce
qui explique sans doute que dans la première version de l'œuvre qui
nous occupe, l'éditeur ait invité l'auteur à laisser
plus de place au guaraní par souci d'authenticité [4]:
" Resulta que ha habido dos versiones, contando el borrador
inicial donde justamente me criticaron mucho no había palabras en
guaraní. Entonces, me empeñé en ser más auténtico."
En effet, Hijo de hombre, a pour cadre le département
de Guairá, essentiellement Sapucai et Itapé, tout proches
d'Iturbe, et l'on peut supposer que le taux de monolingues guaraní
et partant, d'influences sur l'espagnol paraguayen de cette région,
était très important.L' auteur n'hésite d'ailleurs
pas à dire qu'il est né deux fois, tout comme le vieux Macario
(H.D.H*1, 1990, Note, p17), une fois à Asunción, le 13 juin
1917, et une seconde fois à Iturbe, où il arriva l'année
suivante.
Dans la célèbre note de l'auteur de 1982,
faite à Toulouse, c'est à une seconde naissance de l'œuvre
qu'il nous invite, respectant en cela la " poética de las variaciones."
(H.D.H, Note, p17).
Cette bivalence de l'auteur et de ses personnages est
surtout présente dans l'œuvre, partagée entre oralité
guaraní et écriture espagnole, cette problématique
est l'objet de la note toulousaine, comme si treize années plus tard,
l'auteur s'était révélé et transformé
grâce à elle: (H.D.H, note p15)
" Es un texto en que el escritor no piensa, pero que
lo piensa a él."
Selon Roa Bastos, ce discours guaraní, ce texte
non écrit, est sous-jacent à tout acte d'écriture en
espagnol au Paraguay, il contraint l'auteur, encore plus sûrement
que l'éditeur, à l'intégrer dans son écriture
qui devient ainsi oralité. Le texte indigène non formulé
pense l'auteur, qui deviendrait ainsi une "métaphore de la langue
au Paraguay." (Meliá, 1995, p102). En aucun cas, l'auteur ne peut
être une métaphore, mais son œuvre est sans nul doute une transposition
de la réalité bilingue du Paraguay, une projection dans l'écriture
d'une oralité non formulée:
"…la fusión o imbricación de los dos hemisferios lingüísticos
de la cultura paraguaya en la expresión de la lengua literaria de
sus narradores y poetas." (H.D.H, note, p16)
Il aurait pu donc écrire en
jopará [5], ou en espagnol paraguayen parlé,
c'est le cas dans de nombreux dialogues. Cependant la plupart des récits
le sont dans un espagnol standard, cette tentative de fusion va donc bien
au delà du lexique, de la syntaxe ou de la sémantique de l'œuvre
(H.D.H, note, p16), elle implique une métamorphose constante de l'auteur
et de son œuvre, qui se restructurent en palimpsestes successifs, au fil
du temps, d'où l'importance de la citation de W.B Yeats, en exergue:
"Cuando retoco mis obras, es a mí a quien retoco."
Quelle changement radical donc entre les premières
recommandations de l'éditeur et la transposition du bilinguisme dans
une œuvre, voire de la diglose! Selon Meliá, (1995, p102) le christ
lépreux qui ne peut entrer à l'église est porteur de
cette langue du peuple, le guaraní, qui est subordonnée au
castillan, tout comme les cultes syncrétiques le sont à l'église
officielle, il est donc la métaphore de la diglose:
" A lo que Roa Bastos llama particularidades
de la condición bilingüe, yo lo llamaría, con una expresión
que viene de la sociolingüistica, fenómenos de diglosia. Es
en la diglosia donde está su "lucha hasta el alba" en una noche que
todavía no ha amanecido, y en la diglosia está también
este hijo de hombre portador profético de este lenguaje del pueblo
que no puede entrar en la iglesia…"
De plus, le peuple guaraní est une civilisation
du verbe, du mot, du discours, selon le grand ethnologue paraguayen León
Cadogan (1959, p50), il n'est donc guère étonnant que l'auteur
choisisse l'hymne des morts des guaranís comme exergue:
"…He de hacer que la voz vuelva a fluir por los huesos…
Y haré que vuelva a encarnarse el habla…
Después que se pierda este tiempo y un nuevo
tiempo amanezca…"
Roa Bastos, tout comme l'homme guaraní, naît
et renaît à travers la parole,
qu'il transpose dans l'écriture, qui se veut la projection d'une
réalité bilingue, qui transcende son œuvre toute entière,
et dont il devient l'instrument.
Mais au delà de ces considérations, somme
toute théoriques, nous allons voir à présent comment
l'oralité guaraní parcourt Hijo de hombre, à travers
l'étude concrète de l'onomastique indigène tout d'abord,
puis de la toponymie et enfin des différents emprunts et calques
qui apparaissent tout au long du livre et en modifient très certainement
la lecture et l'interprétation.
II) ONOMASTIQUE GUARANÍ
On dénombre en tout vingt et un hypocoristiques guaraní ou
dérivés de cette langue dans les dix chapitres de l'œuvre,
le premier chapitre: Hijo de hombre et le huitième Madera quemada
sont de loin les plus riches, avec cinq emprunts chacun. Nous n'allons pas
tous les répertorier mais nous allons nous arrêter sur ceux
qui nous paraissent les plus porteurs de sens.
Dans le premier chapitre, à la première page (Hijo de hombre,
p21), les jumeaux Goiburú, en poursuivant Macario, l'appellent Pitogüé
qui signifie 'pique-bœuf' en guaraní, faisant allusion sans doute
à sa petite taille: "la diminuta figura." (Hijo de hombre, p22). En
effet, n'oublions pas que le vieux Macario, tout comme la grand-mère
dominante de Cien años de Soledad: Úrsula, voit sa taille diminuer
à l'approche de la mort et qu'on l'enterre dans un "cajón de
criatura.", détail qui clôt le premier chapitre.
La petite taille des personnages est récurrente dans l'œuvre de
Roa Bastos, le vieux Macario et son cercueil de mort-né réapparaissent
dans Yo el Supremo, le vieux Gaspar de Contravida est un nonnat: "nonato"
minuscule qui converse avec son cordon ombilical conservé comme une
relique. Comme l'auteur et l'homme guaraní, ils naissent tous deux
fois, on comprend mieux alors la citation de Macario (Hijo de hombre, p56):
"Porque el hombre, mis hijos -decía repitiendo
casi las mismas palabras de Gaspar-, tiene dos nacimientos. Uno al nacer,
otro al morir…"
Mais l'intérêt de cet hypocoristique ne
s'arrête pas là, on constate de fait que les noms d'oiseaux en
guaraní réapparaissent dans l'œuvre et qu'ils sont à
chaque fois porteurs de sens. Dans Madera quemada par exemble, p381, le fils
de Crisanto Villalba, ex-combattant de la guerre du Chaco, lui même
appelé Joco<hoco: héron par ses compagnons d'infortune, se
nomme Cuchuí, qui signifie 'perroquet'. C'est selon toute vraisemblance,
cet enfant naturel de Melitón Isasi qui met fin aux jours de Miguel
Vera, le faisant naître lui aussi deux fois, du fait qu'à sa
mort, l'auteur lui donne une existence hétéronymique:
" Así concluye el manuscrito de Miguel Vera."
(Ex Combatientes, p411)
Quant à ceux qui font renaître Melitón
Isasi sur la croix, en lui faisant expier ses fautes, les jumeaux Goiburú,
ils sont étrangement qualifiés de "mellizos Yrivú"
par la sœur Micaela dans Madera quemada, (p374), ce patronyme guaraní
signifie 'corbeau', oiseaux de mauvais augure s'il en est, qui tournent autour
de la croix de Kurupí , (Ex Combatientes, p390):
" …las sombras de los yrybúes ya empezaban a
revolar."
En ce qui concerne cette altération
euphonique du patronyme basque Goiburú en Yrivú, on peut parler
d'étrangeté, par rapport à la conscience que l'auteur
en a. Il ne s'en souvenait tout simplement pas, quand nous lui en avons
parlé, par contre ce dont il se rappela en esquissant un sourire
complice, c'est que de nombreux personnages avaient des noms d'oiseaux guaraní
[6].
Mais revenons en au chef politique d' Itapé,
pendant la guerre du Chaco, Melitón Isasí est vite appelé
par les habitants du village: Kurupí, terme qui désigne en
guaraní, une déité au phallus géant, qui a coutume
d'enlever les jeunes filles, la nuit ou à l'heure de la sieste. C'est
exactement l'attitude de Melitón Isasi pendant son investiture, n'oublions
pas en effet, qu'il est le père naturel de Cuchuí, pour avoir
séduit Juana Rosa, l'épouse de Crisanto Villalba, elle-même
fille de María Rosa, la chipera de Gaspar Mora, autrement baptisée:
"la loca de Carovení," ( Madera quemada, p368). C'est encore lui qui
enlève Felicitas Goiburú, la sœur des terribles jumeaux, quand
ses frères reviennent, pour la faire accoucher à Borja, après
avoir tout tenter pour la faire avorter.
L'auteur a donc contribué à la réécriture
d'un mythe guaraní, l'un des plus enracinés, puisque Ambrosetti
le met en relation avec un autre être légendaire: Yasí
Yateré, capable des mêmes performances, qui serait à
l'origine le Jakarendy des aché-guayakí, selon León
Cadogan ( Colombres, 1986, p50 et p102). De la même façon, les
jumeaux Goiburú sont une transposition des jumeaux fondateurs de la
culture guaraní. On comprend mieux alors le discours préliminaire
de l'auteur qui parvient effectivement à faire fusionner l'oralité
du mythe guaraní et l'écriture espagnole dans son œuvre, en
faisant ainsi une métaphore de la culture mixte paraguayenne.
Au-delà des mythes, il y des hommes dans H.D.H,
tel ce Casiano Amoité dont le wagon avance sans cesse vers le monte,
alias Casiano Jara, survivant improbable de l'explosion du train des montoneros
à Sapucai [7] et du yerbal. Ce patronyme
se compose en guaraní du lexème base: amó-: adverbe
de lieu: "allí, allá" (Jover Peralta, 1984, p6) et du suffixe
de superlatif -ite (allomorphes: ete, eterei, etei): "muy" (Guasch, 1996,
p92), il signifie littéralement 'muy allá', donc 'más
allá'. Cet aspect onomastique est d'ailleurs nettement exploité
par l'auteur, car tant le personnage que son wagon semblent être d'extraordinaires
franchisseurs de limites, (Hogar, p188):
"Un nombre cambiado a medias, como devorado también
a medias por el verdín del olvido, con ese Amoité en lugar
de Jara, que designaba en lengua india lo que era distante, no ya la lejanía
solamente, sino lo que estaba más allá del límite de
la visión y de la voluntad en el espacio y en el tiempo."
Le plus grand de tous
ces hommes, c'est évidemment le karaí guasú, "hombre
principal, gran señor, encopetado, linajudo." (GUASCH, 1998, p599),
le terrible doctor Francia, personnage fondateur de Yo El Supremo, qui se
découpe imposant dans les rêves de Miguel Vera enfant, mythifié
par la vision exaltée que lui en donne le conteur Macario (Hijo de
hombre, p27):
…… "El Supremo se recortaba imponente ante nosotros contra
un fondo de cielos y noches, vigilando el país con el rigor implacable
de su voluntad y un poder omnímodo como el destino."
Un personnage ambiguë,
qui provoque chez le lecteur et chez les auditeurs de Macario une réaction
d'attraction et de répulsion à la fois. Il n'est qu'une ombre
fantasmagorique dans H.D.H, mais sa présence transcende l'œuvre (Hijo
de hombre, p27):
" Y nosotros también
nos agitábamos en una pesadilla que no podía, sin embargo,
hacernos odiar la sombra del Karaí Guasú."
Et il reste tous
les autres hommes et femmes de l'œuvre, dont les noms ont subi aussi l'influence
indigène, on remarque une série d'hypocoristiques qui sont
des apocopes de prénoms ou de substantifs espagnols altérés
par la langue indigène, Paí Maíz<Padre ( Hijo de
hombre, p 52 et 55), Taní Caceré < Estanislao (Madera y
Carne, p77),Kitó<Kiritó<Cristóbal Jara ( Hogar,
p170), Luchí<Luciano ( Fiesta, p207), et surtout Saluí<Salustiana
(Misión, p307,p312), rebaptisée "Pequeña-salud" par
les hommes du camp, qui héritent tous de la syphilis, et qui atteint
des sommets d'amour et de courage avec Cristóbal Jara.Il peut s'agir
exceptionnellement d'un renforcement du signifiant, comme dans Kurusú<Cruz,
le terrible capataz borgne du yerbal, alias Juan Cruz Chaparro ( Exodo, p125).
Enfin, on trouve la superposition par euphonie de deux noms de dieux, exploitée
par les missionnaires jésuites pour évangéliser les
indiens et reprise à son compte par l'auteur: Zumé<Tomás
( Madera y Carne, p78), ( Exodo, p129): "¡ Oú Santo Tomás!
Oú Paí Zumé!."
On voit donc en substance que l'onomastique indigène
permet à l'auteur de laisser affleurer dans l'œuvre "el discurso
oral informulado" guaraní (nota, p15), à travers ses mythes
Kurupí, Zumé. En utilisant le lexique ornithologique indigène,
il caractérise et ancre dans cette culture ses personnages: Pitogué,
Cuchuí, Joco, Yrivú, celle-ci contribue enfin à renforcer
leur dimension romanesque, dans le cas du Karaí Guasú, ou
à en préciser la psychologie dans celui de Casiano Amoité.
III) TOPONYMIE GUARANÍ
On dénombre vingt-cinq toponymes guaraní
dans l'œuvre, dont la répartition est la suivante: Hijo de hombre:
6, Madera y Carne: 5, Estaciones: 5, Hogar: 4, Destinados: 4, Misión:
1, Madera quemada: 0, Ex- Combatientes: 1, (le même toponyme, par
exemple Itapé, n'est pas repris plusieurs fois dans le décompte).
Tout comme en onomastique, nous n'allons pas tous les répertorier
mais plutôt nous attacher à ceux qui pourraient enrichir l'interprétation
de l'œuvre.
Tous les toponymes de l'œuvre sont réels, les éventuelles
relations entre leurs signifiés et la trame de l'œuvre ne peuvent donc
qu'être fortuites, à moins que l'auteur ne les choisisse à
cet effet, question qu'on ne peut manquer de se poser à la lecture
de H.D.H.
Le premier chapitre est non seulement le plus riche
en onomastique et en toponymie indigène mais on peut dire aussi qu'il
est le cœur de l'œuvre. En effet, tous les fils tendus par l'auteur à
travers les dix chapitres partent du premier, qui, de plus, donne son nom
à l'œuvre.
Toutes les pistes remontent à Itapé, où
Miguel Vera passa son enfance, tout près d'Iturbe, où l'auteur
passa la sienne, dans le département de Guairá, à 20
km à l'ouest de Villarrica. Les signifiés donnés à
ce toponyme varient selon les auteurs: " adoquín, piedra plana" (Jover
Peralta, 1984, p501), en décomposant, de ita-:' pierre',
et- pe: 'plat, aplati, camus', Dionisio M. González Torres (1995,
p128), le fait dériver quant à lui de "yrapé: paso,
vado, camino en el río."
Les deux étymologies semblent défendables,
la première car effectivement, au sommet du Cerro de Itapé,
se trouve une immense pierre plate, remplacée dans la fiction par
le Cristo de Itapé, la seconde parce qu'on franchit bien un gué
important sur le Río Tevikuary, de nos jours encore, sur le camino
real entre Asunción et Villarrica.
En ce qui concerne la première hypothèse, l'auteur lui- même
a participé à une expédition d'adolescents pour soulever
la pierre [ver nota 6], car bien entendu, d'aucuns prétendent
qu'il y a dessous un trésor. La pierre fut bel et bien soulevée
par un cheval attelé mais celle-ci fut infructueuse. On peut supposer
cependant qu'elle est à l'origine d'une cristallisation par
l'auteur, qui choisit de placer son christ à la place de la pierre
d' Itapé.
Quand on sait l'importance de ce christ dans la fiction, dont le titre
est à la fois un emprunt biblique et une évocation du fils
de l'homme Gaspar Mora, qui devient l'instrument syncrétique de la
révolte des habitants d' Itapé, on ne peut que s'émerveiller
des relations entre le signifié du toponyme et l'interprétation
de l'œuvre. Comment l'auteur est-il passé de l'un à l'autre?
C'est très simple, tout comme le cadete de Estaciones, en regardant
le sommet du cerro depuis le train, l'auteur a commencé à
imaginer son christ à la place de la pierre [ver nota
6]. Le témoignage de Miguel Vera adolescent semble donc contenir
la genèse même de l'œuvre: ( Estaciones, p96):
"El cerro también disparaba hacia atrás. Al galope,al
galope, pensé, con el Cristo a caballo. Desapareció por fin
detrás de la masa verdeante que giraba al paso del tren, como un
trompo inmenso y lento, lanzado a dar vueltas por el piolín de las
vías.
On retrouve là toute la circularité de
l'œuvre, la toupie n'étant qu'un instrument mécanique qui nous
rappelle les trajectoires de Miguel Vera et de Casiano Jara ou celle des Ex-combatientes,
ils finissent tous fatalement à leur point de départ, la circularité
est aussi d'ordre narratif, il suffit de comparer les fins et les débuts
de chapitre pour le constater, mais tel n'est pas là notre propos.
Revenons-y donc pour affirmer que l'auteur a effectivement
imaginé le cadre de H.D.H, depuis le train qui va d'Asunción
à Villarrica, tout comme Miguel Vera adolescent et le narrateur personnel
de Contravida, à travers les fenêtres du wagon, il a posé
son christ au sommet du cerro. [8]
Quant à Sapukai, le second toponyme dominant de l'œuvre, il se trouve
sur la même voie ferrée, une trentaine de kilomètres
avant Itapé, on peut donc dire que cette voie ferrée est l'instrument
fondateur de l'œuvre de Roa bastos, car elle tisse non seulement des
liens dans l'œuvre mais aussi entre de nombreuses œuvres de l'auteur. L'étymologie
est des plus simples, Sapukai veut dire 'cri, sifflement' en guaraní,
il est intéressant cependant de s'attarder sur celle-ci, selon Dionisio
M. González Torres, (1995, p168 et 169), dans les chroniques anciennes,
la zone du "Cerro Sapucái se llama Guaimí-sapucay (grito de
vieja, de anciana)." Un peu plus loin, il déclare au sujet de l'arbre
du même nom:
"El nombre le viene porque cuando el viento sopla sobre
las cápsulas vacías de semillas, se produce un silbido."
Dans le cas de la désignation de l'arbre, le
procés est métonymique, c'est à partir du bruit produit
par le vent dans les feuilles qu'on le nomme. En ce qui concerne l'étymologie
ancienne, on ne peut s'empêcher de penser à l'un des personnages
de l'œuvre: la loca de Carovení, qui au sommet du cerro de Itapé
devient la gardienne du christ, ou, encore mieux, à la Profetisa de
Cerro Verde qui harangue la foule de Sapukai et fait les délices des
prisonniers de Destinados, en particulier celui de Miguel Vera.
L'auteur en imaginant ces deux personnages pensait-il
à l'ancien signifié de Sapukai? Est-il à ce point dominé
par le discours oral non formulé guarani, qui selon lui pense l'auteur
(nota, p12), qu'il puisse inventer ce type de personnages et l'explosion
du train des montoneros à Sapukai, sans avoir fait le rapprochement
entre le signifié du toponyme et les faits dramatiques qui s'y produisent?
Autant de questions qui lui furent posées bien
entendu, lors de notre entrevue du 06/09/00, selon don Augusto, il ne s'agit,
dans le cas du train, que d'une coïncidence ,qu'il a cependant merveilleusement
exploitée dans la fiction, ( Exodo, p162):
" Ahora Casiano y Natí lo saben sin palabras,
entre un anciano muerto y un niño que aún no ha nacido. Ahora
también saben por qué su pueblo lejano se llama Grito, en guaraní.
Recuerdan la última vez que vieron a Sapukai, agujereado salvajemente
por las bombas."
On peut donc supposer que le signifié du toponyme
n'a pas précédé dans la gestation de l'œuvre
les faits dramatiques qui s'y produisent, mais qu'il a largement contribué
à les renforcer en excitant la curiosité du lecteur. Le choix
de ce toponyme ne s'imposait pas à l'auteur de par son signifié
mais bel et bien à cause de sa présence sur la voie ferrée
qui le relie à la capitale et à Itapé. Il s'inscrit
donc dans une logique à la fois autobiographique et narrative mais
la question n'a pas manqué d'intéresser l'auteur qui s'est
vu là dépassé par sa propre fiction.
Nous avons vu là les deux toponymes les plus
intéressants de l'œuvre, on pourrait signaler aussi que les esclaves
du Yerbal, en l'occurrence Casiano et Natí franchissent dans leur
folle exode, à l'aller et au retour, le río Monday , ce mot
signifie en guaraní. 'voleurs', de plus le Yerbal a pour nom: Tukurú-Pukú,
ce qui signifie littéralement ' grande fourmilière'. Comment
ne pas penser là-encore que les signifiés de ces toponymes
ont largement influencé le choix de l'auteur?
Les Juan Cruz Chaparro et Aguileo Coronel sont en effet
les instruments d'une véritable exploitation de l'homme par l'homme
et les mensús portent leurs lourdes charges comme des fourmis condamnées
à aller de l'avant ou à mourir…
Nous avons vu que tout comme en onomastique, la toponymie
révèle de surprenantes coïncidences entre les signifiés
des noms de lieux et la fiction, de plus, elle est aussi l'occasion pour
l'auteur de faire resurgir dans celle-ci le discours indigène non
encore formulé, qui le façonne en tant qu'écrivain paraguayen
ancré dans la diglose.
III) EMPRUNTS ET CALQUES
On dénombre 174 emprunts à la langue indigène, en
dehors de la toponymie et de l'onomastique, de la lexie isolée aux
syntagmes nominaux et verbaux, qui ne comptent que pour un emprunt. Tout
ceci, sans prendre en compte 11 énoncés en guarani ou en jopará,
qui vont de la phrase complexe au texte, par exemple la chanson des esclavagistes
du Yerbal, à la page 146. Ce qui fait que le nombre total d'emprunts,
en y ajoutant les toponymes et les patronymes, peut être estimé
à 300.
Le chapitre le plus riche est Exodo, avec 40 emprunts au guaraní,
ce qui correspond tout à sa fait à son cadre sylvestre, il
est suivi par Misión avec 29 emprunts, pour lequel, on peut faire
la même remarque. Viennent ensuite Hijo de hombre et Destinados avec
20 emprunts chacun. Si l'on se souvient que le premier chapitre est le plus
riche en toponymie et en onomastique indigène, on constate que sur
l'ensemble de l'œuvre, c'est encore lui qui domine, en ce qui concerne la
présence indigène.
On remarque au niveau des lexies isolées que les champs lexicaux
les plus représentés sont ceux de la faune et de la flore: "tacuara":<
quichua: 'bambou', "arasá": 'goyavier', (Hijo de hombre, p21), muäs:
'lucioles', (Hijo de hombre, p34), ce qui semble être une constante
en ce qui concerne l'influence lexicale des langues indigènes sur
l'espagnol d'Amérique Latine.
On remarque aussi une prédominance des interjections et des
adverbes d'assentiment, dans les discours au style direct, en espagnol paraguayen
parlé, qui émaillent l'œuvre et laissent aussi resurgir l'affectif
guaraní. Quand un locuteur bilingue guaraní dit la nature,
quand il s'exclame ou cherche l'assentiment de l'interlocuteur, c'est à
cette langue qu'il a recours:
-"¡Quemar el Cristo! ¡Jhake ra'é!':
'Brûler le Christ, rien que ça', traduction de François
Maspero, excellente par ailleurs, qui pourrait ici être remise en question.
En effet, jhake vient de hake qui signifie 'attention', alors que ra'é
vient sans doute de raê: ' avant, premièrement, devant, antérieur'
[9]. On pourrait donc proposer la traduction suivante:
' Brûler le Christ! Attention, vous n'y pensez pas!' Rappelons qu'il
s'agit du refus du sonneur de cloches d'Itapé de brûler le Christ
de Gaspar Mora et que, juste ensuite, il se suicide. Cette interjection apparaît
trois fois dans l'œuvre: (Hijo de hombre, p51, Fiesta, p197, Estaciones,
p159). Dans le contexte de Fiesta, c'est encore plus manifeste, Alejo ne
va pas dire à Cristóbal Jara: 'rien que ça', (ce qui
sous-entendrait de sa part un certain sarcasme), mais plutôt, plein
de terreur: 'attention, ne fais pas ça', ne va pas au bal des officiers
de l'escadron, alors qu'ils te recherchent partout. De plus, en espagnol
paraguayen parlé, chaque, avec une altération phonétique,
est couramment utilisé comme emprunt avec le même signifié:
" Chaque, mi hijo,
no te vayas a caer." (Corvalán, 1987, p46)
- "Caña solamente, ¿ayepa? ¡Jha.., ni el pelo!" (Madera
y Carne, p65):ayepa < ajépa: 'n'est-ce pas?',( Jha: < ha, ha'é:
'et'), emploi courant de cette forme d'assentiment en espagnol paraguayen
parlé, (Corvalán, 1987, p83), surtout dans ce contexte tragico-comique
où le patron du boliche, don Matías parle au chien du Doctor
ruso, qui a disparu.et l'a abandonné.
-"¡ Neike, Gamarra…neike, Medio-metro!…-le gritaban burlones." (Misión,
p305): neike: ' allez! courage!', contexte là encore plein d'affectivité,
(Gamarra doit remplacer Cristóbal Jara pour remplir les citernes
et évidemment ses camarades se moquent de lui), dans lequel l'auteur
laisse affleurer l'espagnol paraguayen parlé, (Corvalán, 1987,
p46).
-" ¡Nei pue che karaí!": l'emploi de l'adverbe
d'affirmation nei et de son pendant l'adverbe de négation nde >ne…i,
sont très courants en espagnol paraguayen parlé, de même
que nei, avec le signifié de "'está bien, bueno'", comme c'est
le cas ici, (Jover Peralta, 1984, p87, Corvalán, 1987, p47). On peut
donc proposer la traduction suivante: 'C'est bien comme ça, mon vieux.',
la marchande d' aloja [10] a réussi son opération
d'approche du wagon des montoneros, ayant survécu à l'explosion
du train à Sapukai, et elle félicite, pleine
de haine contenue, le soldat qui accepte d'ouvrir la porte en échange
de chipá [11], (Fiesta, p 216). On
y remarque aussi l'emploi du possessif de première personne che,
qui est fréquent dans l'œuvre, ainsi qu'en E.P.C [12]:
"¡Cabal eté, che patrón!:' le compte est bon patron',
(Exodo, p126), "Anivé angana, che compañero, ore korazö
reikity asy…", le terrible chant du mensú de Tukuru-Pukú,
qui est le seul à pouvoir s'échapper du Yerbal (Exodo, p120).
"Adiós, manté, che ama mí…": 'Allons, au revoir ma
chère petite.' (Estaciones, p107), la structure che ama mi, avec
redoublement affectif du possessif dans les deux langues et l'emprunt de
l'espagnol ama, apocope de amada, a supplanté complètement
en E.P.C la formule plus classique: querida mía.
-" Agüelito ko e' sordo y ciego. No ve ni oye nada
voí…" (Estaciones, p105): l'emploi de l'adverbe de temps et d'affirmation
voí: "'pronto, temprano,luego, claro, por supuesto,sí'" (GUASCH,
1998, p790), est très courant en E.P.C et apparaît deux fois
dans l'œuvre, avec le second signifié: 'bien sûr', " Tu coronel
Ramírez es muy mi amigo voí" ( Fiesta, p 215). Dans le premier
exemple, à noter aussi l'emprunt de ko [13]: 'sûrement',
dans les deux cas, on note le rejet à la fin de la structure syntaxique
de voí et surtout l'emploi de muy suivi d'un adjectif possessif et
d'un substantif, structure calquée sur le guaraní et étrangère
à l'espagnol standard, dont l'équivalent serait: ''por supuesto,
tu coronel Ramírez es gran amigo mío'. De plus, selon Graziella
Corvalán, ( 1987, p45), voí n'est pas seulement un emprunt,
il donne lieu au calque luego en EPC, apocope de desde luego, du sans doute
au double signifié, temporel et affirmatif, de celui-ci, ce qui provoque
une confusion chez le locuteur bilingue:
" No creo luego eso." EPC: español
paraguayo coloquial
" No creo, desde luego, eso." EPE: español
paraguayo estándar [14]
" Ndaroviá voi upéa."
GP: guaraní paraguayo
On constate donc dans ces derniers exemples, en particulier avec voí,
que les mots pragmatiques, non nécessaires du point de vue de la
syntaxe ou de la sémantique et qui expriment les motivations psychologiques
des locuteurs, (Corvalán,1987, Dubois, 1979) et les interjections
en guaraní, sont les plus employés par l'auteur, pour donner
plus d'authenticité et renforcer de façon affective leurs discours.
Dans l'avant dernier exemple, le gamin doit convaincre à tout prix
les passagers du train qui ont reconnu son grand-père, qu'il ne s'agit
pas d'un célèbre chanteur victime de la dictature et réduit
à l'état de mendiant, Gabriel Bermejo: 'Le grand-père
est sûrement sourd. Il ne voit et n'entend rien bien sûr…' Dans
le dernier, la chipera, fort rusée, fait croire au garde du train
des montoneros, qu'elle est l'intime du colonel Ramírez, pour le mettre
en confiance et s'approcher du wagon: 'Bien sûr que ton colonel est
mon grand ami!'. Il s'agit là d'E.P.C authentique, parfaitement rendu
par l'auteur.
Au niveau des récits par contre, la langue de
Roa Bastos peut être qualifiée d'E.P.E, on y trouve bien entendu
quelques emprunts et parfois des hybridations:
"El aire de aquella época inescrutable nos sapecaba la cara…" (Hijo
de hombre, p26), < .sapecá: "'tostar al fuego'" (Jover Peralta,
p131), analogie sur salpicaba.
"Nos tenía empayenados con sus cuentos." (Hijo de hombre,
p29): <payé: 'chaman, sorcier'.
Celles-ci mettent toutes deux, bizarrement, en relief, le talent de conteur
de Macario. Les récits sont parfois coupés par des incises
en guaraní ou en jopará, comme le chant du mensú et
celui des exploiteurs du Yerbal, mais en règle générale,
ils sont rédigés dans un espagnol paraguayen standard qui n'est
influencé que superficiellement par la langue indigène.
IV) CONCLUSIONS
La contrainte qu'impose à l'auteur le bilinguisme,
entendre les sons d'un discours oral non encore formulé, qui le penserait
en tant qu'écrivain paraguayen, ne pénètre donc pas
toutes les couches de son écriture, il est présent dans les
discours, mais les récits sont le fait d'une langue tout à
fait académique, si l'on excepte quelques emprunts. Les calques sémantiques
et syntaxiques sont donc pratiquement absents, ils sont pourtant légion
en E.P.C et donneraient encore plus de vraisemblance à une œuvre par
ailleurs magistrale.
On peut donc dire en synthèse que le bilinguisme
de l'auteur n'est que subordonné, malgré l'apprentissage précoce
de la langue indigène à Iturbe, et la volonté consciente
de faire transparaître la pensée guaraní non formulée
dans ses fictions. En fait, celle-ci apparaît parfois de façon
linguistique ( emprunts, calques, hybridations), mais elle transcende surtout
la fiction, en faisant resurgir les mythes indigènes, par exemple,
en toponymie et en onomastique.
La pensée indigène non encore formulée
provoque de successives métamorphoses chez l'auteur et autant de
refontes de l'œuvre, il transpose le monde guaraní dans sa fiction
qui devient ainsi une métaphore de la diglose paraguayenne.
Avec beaucoup de talent et d'imagination, ne lui en
déplaise, toute une batterie d'emprunts dont les signifiés
ont parfois de troublantes coïncidences avec la trame de l'œuvre, en
toponymie et en onomastique, une bonne connaissance des mythes indigènes
et de l'histoire de la région de Guairá, il manipule le lecteur,
en particulier le lecteur occidental, qui ne peut démêler la
réalité de la fiction, les relations fortuites des intentions
conscientes de l'auteur, qui se voit lui-même dépassé
par les multiples interprétations que l'on peut alors faire de sa
fiction.
La présence guaraní a donc successivement
et profondément modifié l'œuvre, depuis les premières
recommandations de l'éditeur jusqu'à la refonte toulousaine,
plus encore qu'une métaphore de la diglose, Hijo de hombre, en dehors
des récits, est l'exact reflet de pensées et de formulations
bilingues, des instantanés de discours en E.P.C, ceux des personnages
les plus humbles en général, qui métamorphosent subtilement
l'œuvre et, bien entendu, l'auteur et l'homme qui la conçoit.
[1] http://www.sil.org/ethnologue/countries/Para.html
[2] idem
[3] idem
[4]: communication personnelle du 06/09/00; les initiales
désignent l'œuvre entière, le premier chapitre éponyme,
sera écrit en toutes lettres.
[5] le jopará ou guarañol est une
forme de guaraní, mâtiné d'emprunts et de calques sur
l'espagnol, il est la langue du quotidien et de la rue, pratiqué
par 90% des locuteurs à Asunción et aux alentours. Selon Roa
Bastos et Meliá (1982, p161), il est la troisième langue du
Paraguay et s'imposera aux deux premières dans l'avenir.
[6] communication personnelle du 06/09/00
[7] explosion purement fictive, malgré toutes
les apparences de réalité que lui donnent l'auteur, pas mal
pour un écrivain qui se dit dénué d'imagination: "Para
eso, que yo tengo poca imaginación.".
[8] communication personnelle du 06/09/00. C'est d'ailleurs
l'interprétation que nous en donna le curé du village, Nelson
Vega, le 05/09/00, grâce à qui nous avons pu filmer le véritable
christ d'Itapé.
[9] Toutes les traductions sont tirées des deux
dictionnaires suivants: (Jover Peralta, 1984 et Guasch, 1998)
[10] "Bebida refrescante hecha de algarroba blanca,
molida y fermentada en agua." R.A.E, p74.
[11] "Torta de maíz o mandioca." R.A.E, p430.
[12] Tous les sigles sont de Graziella Corvalán,
El español del Paraguay en contacto con el guaraní, Centro
Paraguayo de Estudios Sociológicos, Asunción, 1987. E.P.C=
español paraguayo coloquial.
[13] Ce suffixe indique le "modo narrativo verosímil',(Corvalán,
1987, p45), il a pour allomorphes niko et nio. Il vient en fait renforcer
voí et donc la vraisemblance du discours de l'enfant, comme dans
l'exemple suivant: "Era nico propiamente voí la voz del finado don
Simeón." (Granda 1979, Corvalán, 1987).